DEGAGE ! C’est le nouveau mot à la mode chez les tunisiens. Certains diront qu’il n’est pas très aimable, eux l’apprécient particulièrement et le répètent à l’envie dans toutes les conversations en l’accompagnant d’un mouvement de balayage nerveux, souligné le plus souvent par une grimace de mépris et de dégoût.

 

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DEGAGE ! Ils l’ont appris il y a peu. Ils n’avaient même pas l’occasion d’y penser et puis, si c’était le cas, on s’occupait d’eux : « Viens-là !, qu’on leur disait, Viens-là ! Qui t’a appris ce mot, petit gredin? » Mais on ne leur tirait pas que l’oreille... Après commençait une longue histoire qu’on ne raconte dans les journaux qu’après la naissance de nouveaux mots. Karim en inventait plein sur Internet pour la Tunisie, sans  encore réussir à les prononcer cependant : démocratie, justice ou liberté revenaient en boucle comme une prière ou un cri de rage. A trop les triturer, il a failli tout perdre : les mots et la vie, et il a préféré le bleu des chèches à celui pourtant plus pimpant des képis et s’est caché derrière une dune le temps que le vent de la révolte ramène les nouveaux mots jusqu’à lui.

 

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DEGAGE ! On n’a pas appris aux hommes aux képis à tourner les mots dans leurs bouches, seulement à les exécuter, et c’est le barillet, alors, qui n’arrêtait pas de tourner. Deux cent hommes, pas moins, en firent l’âpre expérience. Un artiste parisien dans un dernier sursaut essaye de leur redonner une consistance même si leur silhouette n’est qu’en carton. Il les embraque tous sur un vélo vers la seule destination possible : Freedom… Le gérant du camping de Tamerzat a connu la révolution en même temps que la mort de son fils et pour lui, les évènements et les mots se confondent pour mettre un voile définitif sur l’avenir : « La démocratie, c’est pas possible chez les arabes ! », tonne-t-il.  Skander ne mélange rien de tout ça et connaît les motifs de sa lutte autant que ceux de son arrestation dans les geôles de Ben Ali . On se sent bien petit face à ce héros de la révolution de 16 ans…

 

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DEGAGE ! On l’a tellement répété et on le répète encore tellement que certains l’ont pris au pied de la lettre. A Kerkennah, on offre de belles sommes aux pêcheurs pour prendre leurs bateaux. Ou on leur vole, simplement. On discute, on déblatère sur ces hommes qui partent. Profiteurs, traitres, les mots ne sont pour le coup pas aimables à leur encontre mais on oublie cependant qu’ils embarquent avec eux le plus beau des rêves : la liberté, cette liberté encore abstraite ici et si facile ailleurs. Dégagent aussi les touristes, grands absents du séjour. Ils ont déserté le pays et les mots, sur le bout de la langue, ont une saveur amère.

DEGAGE ! Dégage Ben Ali ! L’expression est sur toutes les lèvres et sur tous les murs, tellement qu’elle en occulte le reste. On pense à Ben Ali, à ses frasques, sa corruption, ses magouilles ou ses détournements et on oublie qu’il y a encore tant à faire : « L’important, c’est que Ben Ali soit parti. Maintenant, on peut parler librement. » Il ne se passe pas une semaine sans un nouveau scandale Trabelsi, et les rumeurs fleurissent plus vite encore. Mais pour combien de temps ? Qu’y aura-t-il après « Dégage ! » ?

« Dégage ! » n’aurait jamais pu exister sans tous ces gens mis au ban du développement mais la révolution avait aussi besoin d’une direction donnée par ces intellectuels qui revendiquaient et inventaient une nouvelle Tunisie en attendant leur heure. Il reste à confirmer, à réussir à passer le tournant sans que les exclus d’avant soient les exclus de toujours, sans non plus que l’élite naissante, cette génération internet, ne goûte les fruits de sa révolution. Les mots honnis sous Ben Ali deviendront alors les nouveaux fondements d’une Tunisie en renaissance.